YOUSSOU NDOUR: SUNUGAL MYSTIC

A l'heure où vous découvrez ce numéro d'Afrobiz, parait une biographie. Youssou Ndour vient de glaner un grammy Award qui vient conforter l'itinéraire exceptionnel de l'enfant prodige de la Médina. Afrobiz a choisi de revenir sur l'arrogante réussite d'un artiste qui mène de front une double carrière, l'une respectée au Sénégal, l'autre internationale à la fois célébrée et jalousée! Car le géant “You” ne laisse personne indifférent, à Dakar, il vient de réunir des stars Africaines contre le paludisme. Saluons la saga d'un artiste qui a su renvoyer à la jeunesse Africaine, le visage rare et précieux d'une success story made in Africa, à la conquête de la planète musique depuis la terre d'Afrique.

Tu viens de sortir un nouvel album, Egypte, qui en a surpris plus d'un au regard de son orientation spiritualo-religieuse. Explique-nous comment cette alchimie a pu être possible ?

C'est effectivement un album spirituel, car je suis musulman et je pense qu'on doit renvoyer la balle. C'est venu d'une manière très naturelle, car à chaque mois de ramadan, je fais une pause. Je reste à la maison autour de la famille, donc on fait le jeûne, le ramadan, j'écoute beaucoup d'anciennes musiques que mon père me faisait écouter quand j'étais gosse, dont Oum Kalsoum pour qui j'avais une grande admiration. Un jour, l'idée m'est venue de parler de ma religion, l'islam, mais côté sénégalais, car l'islam est mosaïque. Donc j'ai pensé à cette musique égyptienne qui accompagnait toujours la voix de Oum Kalsoum. J'en ai parlé à un ami qui voyageait beaucoup sur Le Caire qui s'appelle Biran Ndaye. Il a trouvé l'idée géniale et m'a présenté à un de ses amis musiciens qui était intéressé par ce que je faisais. J'ai donc téléphoné à l'arrangeur Fati Salama que j'ai fait venir à Dakar pour les mélodies, on a travaillé aussi avec Kabou Geye qui écrit beaucoup avec moi. On a commencé à parler des guides des confréries chez nous et donc automatiquement le projet était né. C'est un projet personnel qui me tenait à cœur. Je n'ai pas impliqué la maison de disque dès le départ.

Justement, t'es tu posé la question de savoir comment allait être perçu le projet auprès de ta maison de disque et aussi des médias, en sachant qu'il y a un contexte particulier autour de la question de l'islam ?

Non, comme je le disais, la maison de disque n'était pas au courant. Quand j'ai livré « Nothing In Vain » mon précédent album à New York, la maison de disque était contente. J'en ai profité pour leur faire écouter cet album. Ils voulaient que je le sorte avant « Nothing In Vain » mais j'ai refusé car c'est un truc personnel. La genèse de l'album Egypte date de 1998. Concernant la religion musulmane, elle est un peu interprétée aujourd'hui par-ci par-là d'une certaine manière. Mais elle a besoin aussi de rebondir sur beaucoup de choses pour que les gens comprennent. On ne peut pas ignorer la force de la musique, la force du cinéma et des nouvelles technologies. On doit s'entourer de tous ces instruments pour mieux faire comprendre cette religion qui est en fait une religion de paix.

Que réponds-tu à ceux qui disent que le fait religieux est très personnel et qu'en faire un objet de diffusion à travers la musique, devient prosélytisme ?

Je ne suis pas d'accord, car là où je vais et tout ce que je fais, ma religion me suis. Je ne suis pas un Iman. Je ne récite pas tout le coran. Je connais les choses élémentaires nécessaires. La religion a besoin de montrer sa facette très large. Et aujourd'hui limiter la religion musulmane seulement à des gens qui portent le voile ou à des grands boubous, c'est réducteur. Pour moi, la religion, cela va avec la musique. Je suis un musulman moderne.

Pour ceux qui ne comprennent pas le Wolof, tu chantes des louanges qui célèbrent notamment l'œuvre et l'action de grands hommes qui ont incarné cette religion, c'est le cas de Cheik Amadou Bamba notamment qui est aussi le porte flambeau du mouridisme, peux-tu nous expliquer quelques thèmes que tu développes autour des compositions de cet album ?

Je suis mouride. Je suis fidèle au guide Amadou Bamba qui nous a appris beaucoup de choses. Chaque jour, on peut en voyageant par la mer retrouver ses écrits et l'on peut aussi en essayant de cultiver ou de creuser des puits chercher des richesses et les trouver. Donc je parle de ses écrits, car c'est un guide qui était impliqué dans l'histoire politique du Sénégal, parce qu'il avait des problèmes avec les colonisateurs qui ne voulaient pas que cette religion soit ce qu'elle est aujourd'hui. Ils l'ont combattu et il a su résister. Et en allant au Sénégal aujourd'hui, on ne peut pas se dire que c'est un pays qui peut basculer dans le fondamentalisme. Le soir, on voit les filles bien habillées qui font la fête, c'est un pays de tolérance.

Mais il y a quand même eu quelques signes. On sait qu'il y a plusieurs confréries, les Tidianes, les Mourides, les BaÏfals, etc… Est-ce que justement c'est un album qui parle à tous les Sénégalais et non uniquement aux mourides. S'agit-il d'un album œcuménique au sein de la religion musulmane avec la spécificité qu'incarne le Sénégal ?

Oui, d'une manière générale ça parle de la religion musulmane et ça parle des guides les plus connus qui drainent beaucoup de talibés. Et c'est vrai qu'on ne peut pas reprocher à une personne d'appartenir à une confrérie. Dans l'album il y a trois titres qui parlent de Cheik Amadou Bamba…, mais néanmoins je parle aussi des deux autres guides dans chaque chanson. Je parle de leurs œuvres, parce que c'est le même chemin, car à l'arrivée c'est la même chose c'est-à-dire la religion.

En plein conflit américano-irakien, tu as annulé une tournée aux Etats-Unis. C'était une manière pour toi de montrer ton positionnement d'artiste citoyen contre cette offensive américaine. Est ce que tu as senti le contrecoup de cette annulation ou une pression particulière ?

Bizarrement non, c'est le contraire qui s'est produit. Je ne cherchais rien du tout. Je pense que le citoyen américain est un mec bien. C'est uniquement le gouvernement américain qui me dérange, je ne suis pas d'accord avec leur vision. Je suis aussi un homme de paix, je ne peux pas me permettre de rester observateur d'un pays agressé par un autre pendant que je tourne dans le pays agresseur. C'est une manière avec ma petite voix de protester, parce qu'aux Etats-Unis je ne suis pas Michael Jackson ou Bruce Springsteen, je suis Youssou Ndour avec un public et une réalité. C'était symbolique de dire qu'on ne court pas toujours derrière l'argent et la célébrité mais qu'on pense aussi aux autres.

Tu es un homme célèbre qui dans le monde entier représente l'Afrique. Aujourd'hui doit-on prendre position, quand on est africain, pour une cause concernant le développement ou des sujets de sociétés qui concernent le peuple africain ?

Deux raisons me poussent à prendre position. D'abord, j'ai eu la chance de connaître la passion de la musique. Même si on s'éclate avec la musique, on a conscience que c'est aussi une force, donc j'ai envie d'aller plus loin. En tant que musicien, si les gens te voient parler d'autres choses, peut-être seront-ils intéressés même si tu ne le chante pas. Donc avec ma musique, je dois toujours prendre position. Et si je réussis à convaincre une personne, je pense que c'est gagné, car c'est mieux que de constater seulement. Dans le monde, on ne fait que constater, et les Africains, ils constatent ... Je pense qu'aujourd'hui où un Européen, un Asiatique et un Australien peuvent prétendre parler et donner leur avis, il est temps que l'Afrique soit présente sur le plan intellectuel pour s'exprimer et se défendre. Les Africains doivent aussi se regarder eux-mêmes. On a un continent contradictoire. C'est-à-dire dans l'instant où il se passe quelque chose de positif, les gens ouvrent les yeux et le lendemain ça disparaît. Je pense que l'on doit se regarder et se dire une chose, la diversité de langues, de religions ou de couleurs ne sont pas un obstacle mais plutôt une richesse. Il est important de dire, même s'il y a des difficultés , la pauvreté, que l'Afrique est riche par sa diversité, son potentiel, il est essentiel de le montrer. Il y a des Africains qui sont catholiques, musulmans, fondamentalistes, tolérants et modernes. Je me considère comme un Africain moderne et j'essaye d'incarner ça.

Tu as le projet de mettre en place une structure qui défende le statut de l'artiste africain. Où en es-tu ?

Les objectifs sont d'abord de prendre en charge ce qui nous revient de droit. Aujourd'hui personne ne va venir s'occuper de nous. Nous avons attendu, nous avons constaté que les politiques étaient en rade par rapport à la culture et à la musique particulièrement. Personne ne s'en occupe. On a aujourd'hui, des gens qui ont l'expérience dans la musique et plus de 30 ans de carrière. Je pense à Manu Dibango, Salif Keita et bien d'autres. Des gens qui commencent à ouvrir leurs yeux vers l'Afrique. Ces personnes doivent savoir aujourd'hui qu'ils ont une grande responsabilité pour les jeunes qui arrivent. Donc, il faut qu'on organise quelque chose autour d'une association. J'avais lancé l'idée au moment du FESPAM au Congo. Ce dernier a promis de nous aider, pas financièrement, mais pour les structures afin d'avoir une base. Il faut que le gouvernement du Congo respecte cet engagement. Après ce n'est pas tout. Il faut que l'union africaine vote des lois pour lutter contre la piraterie. Le statut du musicien dans le cadre social, c'est le respect contre la contrefaçon et aussi l'encouragement de la naissance de maisons de disques en Afrique, car on a plus de 50% d'artistes africains qui n'ont plus decontrats. Nous, les vrais musiciens, n'avons pas de problème, car nous sommes des artistes en live. Pendant que l'industrie du disque a des problèmes, le live marche. Les vrais musiciens vont rebondir, donc il faut qu'en Afrique, on soit conscients que nous sommes sur la bonne voie.

Tu as été écorné pendant un temps au Sénégal pour une histoire de stickers sur les cd, pour la lutte contre la piraterie. Quelles sont les offensives prises pour lutter aujourd'hui contre la piraterie ? Est-ce qu'il y a d'autres connections avec des artistes notamment pour interpeller les politiques contre ce fléau ?

Me concernant, on a eu un petit problème avec le bureau sénégalais des doits d'auteurs, qui avait remarqué que certaines copies de vrais CD n'avaient pas d'hologrammes. Ils en ont fait beaucoup de bruit parce que c'était ma compagnie, mais ce n'était pas très important. Et tout c'est arrangé aujourd'hui, car nous sommes les premiers combattants contre la piraterie. Il y a un véritable débat concernant ce sujet, car si une société d'auteurs est gérée par un état c'est un gros problème, parce que nous sommes les auteurs et cela ne doit pas être une propriété de l'état. Donc s'il y a une restitution des bureaux des droits d'auteurs vers les sociétaires qui nomment une direction générale et font face à l'état, il n'y aura plus de problèmes.

Tu es aussi un homme d'affaires qui campe ses fondations dans le capitalisme, est-ce une alternative au marasme structurel des économies Africaines ?

Écoute, je vais te donner une image très simple. On est dans une gare, il y a un train et deux rails pour faire fonctionner le train. Le rail numéro 1, c'est la culture et le rail numéro deux, c'est le business. S'il n'y a pas les deux, le train ne marche pas et c'est la réalité. Je suis le bailleur de fonds des entreprises que j'ai mis en place grâce aux redevances qui ont généré de l'argent. J'ai créé environ plus de 250 emplois qui ne dépendent pas forcément de moi. Les gens travaillent, ils sont autonomes. Et moi, en tant qu'artiste, j'utilise ces infrastructures, et d'autres peuvent aussi le faire. Et c'est très positif.

Pour conclure peux-tu nous parler de ton projet de cinéma ou est-ce un secret ?

C'est pour bientôt. Bizarrement, quelqu'un a écrit un film en pensant à moi. Surprise !