URBAIN OLANGUENA : MINISTRE DE LA SANTE PUBLIQUE / PRESIDENT DU COMITE NATIONAL DE LUTTE CONTRE LE SIDA

 

Chaque numéro d'Afrobiz offre une nouvelle occasion à ses lecteurs de découvrir des pans actifs d'une Afrique qui résiste à la fatalité de l'Afro-péssimisme ambiant. Face à une pendémie qui décime notre continent, voici l'entrevue que nous a accordé le ministre de la santé publique, président du Comité National de Lutte contre le Sida au Cameroun

Quel est l'état de lieu des ravages du VIH/SIDA au Cameroun ?

L'infection VIH/Sida est un problème majeur de santé publique au Cameroun où elle représente une cause importante de mortalité avec un impact négatif sur le développement économique et social du pays. Toutes les couches socio-économiques sont touchées par ce fléau, la tranche d'âge la plus atteinte étant celle comprise entre 15 et 34 ans. Le nombre cumulé de cas est passé de 21 en 1986 à plus de 35.000 au 31 décembre 2003. Ce chiffre semble sous-estimé au regard des difficultés rencontrées dans le système de notification des cas. La séroprévalence dans la population sexuellement active qui était de 0,5% en 1987 est estimée à 12% depuis 2002. Différentes enquêtes effectuées dans les populations à risques (prostituées, camionneurs, hommes en tenue, etc.) font ressortir une séroprévalence plus élevée. Les femmes sont particulièrement vulnérables avec 3 femmes sur cinq personnes infectées.

Quels sont les grands axes du programme national de lutte contre le sida ?

Les grandes axes stratégiques de la lutte contre le sida au Cameroun sont consignées dans le Plan Stratégique National lancé le 12 Septembre 2000 par l'ancien Premier Ministre Chef du Gouvernement, Monsieur Peter MAFANY MUSONGE.

Les idées fortes de ce plan sont :

La décentralisation des activités vers le district de santé avec la commune administrative comme unité opérationnelle. C'est dans ce cadre que des groupes techniques provinciaux et des comités communaux de lutte ont été créés et pourvus en moyens humains et financiers,

la multisectorialité et le partenariat avec les administrations, le secteur privé, les confessions religieuses, sur la base des principes de contractualisation et de participation, l'implication de la Société civile (communautés et associations…) dans la lutte avec une approche participative, la solidarité nationale envers les personnes vivant avec le VIH-SIDA

Quelles sont les mesures particulières en direction deS zones rurales et de la jeunesse scolaire ?

Le schéma de la décentralisation de la lutte que je viens de vous décrire nous permet justement de toucher toutes ces couches de la population. La désignation du district de santé avec la commune administrative comme unité opérationnelle nous permet une grande mobilisation communautaire en zone rurale par le truchement des comités locaux de lutte contre le SIDA que nous organisons et finançons dans les villages. Le Cameroun compte à ce jour, plus de 4000 comités locaux de lutte contre le SIDA repartis dans les dix provinces du pays pour un objectif global de 5000 Comités à la fin du programme en 2005. Ce processus à lui tout seul nous permettra de toucher à peu près la moitié de nos villages.

S'agissant des jeunes en milieu scolaire, pour les autorités et au niveau du Comité National de Lutte contre le SIDA (CNLS), il est surtout question de promouvoir un comportement sexuel à moindre risque au sein de ce groupe particulièrement vulnérable. L'objectif étant de porter à 50% la proportion des jeunes d'une tranche d'âge ayant adopté un comportement à moindre risque d'ici l'an 2005. Dans ce sens, beaucoup d'actions ont été réalisées ou sont en voie de l'être. Je voudrais signaler pour votre information, la stratégie 100% condoms lancée depuis le 28 novembre 2001 par le CNLS, en collaboration avec le Programme de Marketing Social au Cameroun (PMSC). Il s'agit pour le CNLS, à travers cette stratégie 100% condoms, de promouvoir au sein des populations, surtout celles qui sont le plus exposées, l'usage systématique du condom pour des rapports à risque. Dans le cadre de cette campagne, nous fournissons gratuitement des préservatifs aux groupes cibles que sont les hommes et les femmes en tenue, les travailleurs du sexe, les routiers, mais aussi hélas, les jeunes, élèves et étudiants.

Par ailleurs, nous développons, pour cette tranche d'âge, d'autres activités de sensibilisation le conseil de l'abstinence pour faire reculer le plus loin possible les rapports sexuels chez les jeunes scolaires, le conseil de la fidélité pour une vie responsable, l'installation et la revitalisation des Club-Santé ou des MST-SIDA dans au moins 50% des écoles primaires, secondaires et en milieu universitaire, et l'intégration et le renforcement de l'enseignement du VIH-SIDA.

Et en milieu professionnel ?

Le Plan Stratégique National de Lutte contre le SIDA (2000-2005), qui se présente comme le creuset d'une réponse multisectorielle et décentralisée, est une occasion opportune d'impliquer tous les secteurs d'activités à la lutte contre le SIDA. Il a pour ambition d'amener les ONG, le secteur privé et le secteur public à faire front commun devant l'accroissement continu du nombre de personnes infectées par le virus du SIDA. Pour y parvenir, il a été convenu de renforcer la collaboration avec le patronat camerounais, les chefs d'entreprises, d'élaborer des plans de lutte contre le SIDA au profit des travailleurs et de veiller à leur mise en œuvre effective.

Qu'en est-il de l'accès aux soins, aux médicaments antiretroviraux ?

L'accès des personnes vivant avec le VIH aux médicaments antirétroviraux (ARV) et autres soins permettant de guérir les infections opportunistes, est une préoccupation du Gouvernement. Les traitements sont dispensés dans les 18 centres de traitements agréés (CTA) localisés dans les hôpitaux centraux, généraux et provinciaux. Des comités éthiques et thérapeutiques ont été mis en place avec un renforcement du plateau technique. Dans un élan de solidarité, les prix des différentes combinaisons d'antirétroviraux varient de 15.000 FCFA à 28.000 FCFA par mois de traitement et par personne depuis le 1er août 2002 grâce à un appui du gouvernement. L'accès à la Névirapine (qui permet de réduire le risque de transmission du VIH de la mère à l'enfant) est gratuit pour les femmes enceintes séropositives et à leur enfant dans les différents sites du Programme de Réduction de la transmission du VIH de la mère à l'enfant.

Le Cameroun est dans la sous région le pays qui offre des prix les moins élevés. Et nos efforts continuent. Avec l'admission de notre requête au Fonds Mondial contre le SIDA, le Paludisme et la Turbéculose qui va nous permettre d'engranger d'importants moyens financiers pour lutter contre ces trois pandémies, nous envisageons de réduire les prix des différentes combinaisons d' ARV à 5000 francs cfa par patient et par mois. Suivant les prévisions moins optimistes, cette mesure conjuguée à l'initiative de l'Organisation Mondiale de la Santé « Three by five » et à quelques autres déjà prises localement, va nous permettre de passer de 9000 malades actuels sous traitements, à 30 000 patients sous ARV en 2005/2006.

Qu'en est-il de la recherche et du soutien du Gouvernement au professeur ANOMAH NGU ?

Le développement de la recherche est un axe stratégique prioritaire de notre Plan Stratégique National de Lutte contre le Sida. Les travaux du Professeur Anomah Ngu sont axés sur un vaccin thérapeutique. Le concept est celui de l'auto-vaccination des personnes infectées par le VIH avec un vaccin fabriqué à partir du sang infecté prélevé chez le même individu. Un protocole de collaboration entre le Ministère de la Santé et le chercheur est en cours de mise en œuvre depuis un an environ. L'appui du gouvernement devrait lui permettre à terme de valider ses découvertes selon un protocole de recherche bien élaboré et codifié. Il faut cependant ajouter que dans ce domaine très complexe, la recherche d'un vaccin qui préoccupe l'humanité et les scientifiques depuis une vingtaine d'années est une succession d'échecs et d'erreurs. Il faut donc encourager et soutenir les travaux et les essais en cours dans le monde avec des perspectives prometteuses dans cinq ou dix ans. En attendant, le discours du Gouvernement camerounais est réaliste et recommande, faute de résultats probants pour le moment, le recours exclusif aux conseils de prévention de l'infection au VIH, et aux traitements du SIDA par les médicaments antiretroviraux dispensés par les centres agréés.

Les mentalités ont-elles évolué au Cameroun par rapport à cette problématique du VIH/SIDA ? Quels types de problèmes rencontrez-vous dans votre combat contre la pandémie ?

Les problèmes sont de plusieurs ordres. Les premiers et les plus persistants sont ceux liés aux préjugés que les gens se font de la maladie et tout ce qui y touche. J'entends la difficulté qu'il y a à sortir le VIH-SIDA du domaine du tabou pour l'intégrer au sein de la vie de tous les jours. Par pudeur, par honte, ou par crainte d'être bannies, d'attirer l'opprobre sur soi, les familles entourent toujours de mystère ceux des leurs qui sont infectés par le virus ou atteints par la maladie. Pourtant, ce n'est qu'en brisant cette hypocrisie que les dernières réticences ou scepticismes vont être dissipés au sein de l'opinion. L'autre préjugé, qui en fait découle d'un malentendu, c'est le problème de l'argent qui circule autour du SIDA et de la lutte contre la maladie. Des à priori circulent en effet autour de gros financements qui existeraient sur le SIDA. Ces fonds malgré tout insuffisants, sont destinés à la lutte et à rien d'autre.

Autre difficulté rencontrée sur le terrain, c'est celle relative à l'information, ou plus globalement de la communication sur le SIDA. Comment faire passer le message sur cette maladie qui touche au sexe à des personnes vivant des réalités socio-économiques et culturelles différentes ? Cette interrogation est au centre des préoccupations du CNLS qui est entrain de finaliser le processus d'élaboration de la stratégie de communication du Programme. Car, et vous en conviendrez avec moi, il n'est pas question pour nous de baisser les bras face à ces problèmes, mais de mieux les identifier de manière à adapter nos réponses.

Quel rôle peut jouer la diaspora camerounaise de l'étranger ?

Il faut investir les talents de la diaspora dans le combat et appuyer les efforts du gouvernement pour la mise en œuvre efficace de son plan de lutte. Il faut aussi soutenir les familles et les personnes victimes du SIDA.

La pandémie du SIDA a ceci d'exceptionnel qu'elle préoccupe toute l'humanité en général, et il n'y a pas un seul pays dans le monde qui ne soit touché par cette maladie. C'est dire si partout où elle se trouve, la diaspora camerounaise peut jouer un rôle dans son pays d'accueil dans le domaine de la lutte contre le VIH/SIDA.

Mieux encore, puisque vous recherchez un ancrage avec le Cameroun, je puis vous dire qu'en suivant les messages de prévention qui sont diffusés dans les pays d'accueil, et en se préservant contre le virus du SIDA, cette diaspora préserve son pays où elle a des points d'ancrage permanents qui l'amènent à y retourner très souvent ou définitivement. Une autre manière d'aider son pays dans ce combat est de se joindre à cet élan de cœur que toute la société Camerounaise est appelée à manifester à ceux de nos compatriotes qui sont infectés ou affectés par la maladie. Leur éviter ce sentiment de culpabilité ou de honte que nous leur donnons souvent à tort et qui très vite se traduit en actes de discrimination et de stigmatisation, et leur apporter chacun dans son entourage familial et autant que faire se peut, un soutien nutritionnel, médical (accès aux AVR et traitement des maladies opportunistes) ou psychosocial (prise en charge des orphelins) selon le cas. Bref, faire jouer à fond cette notion bien heureuse de solidarité familiale qui fonde le socialisme culturel propre à l'Afrique.